« Il est tombé en panne du jour au lendemain, sans prévenir. » C’est la phrase qu’on entend à chaque intervention de récupération de données. Elle est presque toujours inexacte : le disque avait prévenu, mais personne ne l’écoutait.
Le journal de bord intégré
Depuis la fin des années 1990, tous les disques durs et SSD embarquent un système d’autosurveillance appelé SMART. Le disque y consigne en continu ses propres anomalies : erreurs de lecture, secteurs défaillants, température, heures de fonctionnement, nombre de démarrages.
Ces données sont accessibles à tout moment, gratuitement, sans démonter quoi que ce soit. Encore faut-il aller les consulter.
Les indicateurs qui comptent vraiment
Une centaine de valeurs sont remontées, mais quatre suffisent à prendre une décision :
- Secteurs réalloués (Reallocated Sectors Count) — des zones devenues illisibles que le disque a remplacées par des secteurs de réserve. Tant que la valeur reste à zéro, tout va bien. Dès qu’elle devient non nulle, le disque a commencé à se dégrader.
- Secteurs en attente (Current Pending Sector Count) — des zones suspectes, pas encore réallouées. C’est souvent le premier signe visible, et le plus précoce.
- Erreurs non corrigibles (Offline Uncorrectable) — des données que le disque n’a pas réussi à relire. À ce stade, une perte a probablement déjà eu lieu.
- Heures de fonctionnement — utile pour situer le disque dans sa vie. Au-delà de 40 000 heures, soit environ quatre ans et demi en service continu, la surveillance doit devenir plus attentive.
Pourquoi « SMART : OK » ne veut pas dire « disque sain »
C’est le piège principal. Le disque affiche un statut global d’échec seulement lorsqu’un compteur dépasse un seuil fixé par le constructeur — un seuil volontairement élevé, calibré pour ne pas déclencher de retours sous garantie intempestifs.
Un disque peut afficher un statut correct avec déjà plusieurs dizaines de secteurs réalloués. Ce qui compte n’est pas le verdict global, mais l’évolution des valeurs dans le temps. Trois secteurs réalloués stables depuis deux ans ne sont pas inquiétants. Trois secteurs apparus la semaine dernière, si.
Le cas des SSD
Les SSD ne connaissent ni secteurs réalloués ni pannes mécaniques, mais leurs cellules s’usent à l’écriture. L’indicateur à suivre est le pourcentage d’usure restant, parfois appelé Percentage Used ou Media Wearout Indicator, à rapprocher du volume total d’écritures annoncé par le fabricant.
Un SSD de bureautique atteint rarement ses limites. En revanche, un SSD qui héberge une base de données, des machines virtuelles ou un cache de vidéosurveillance peut s’user en deux ou trois ans. Là encore, l’information est disponible — il suffit de la lire.
Comment consulter ces données
Sous Windows, CrystalDiskInfo est gratuit et affiche l’ensemble des valeurs de manière lisible, avec un code couleur. Son site officiel est crystalmark.info — téléchargez-le depuis cette source et non depuis un site de téléchargement tiers, qui y ajoutent souvent des logiciels indésirables.
Sous Linux et sur la plupart des NAS, smartmontools est la référence libre. Il permet en outre de lancer des tests à la demande et de programmer des alertes automatiques par courriel — c’est ce que nous mettons en place chez nos clients disposant d’un serveur.
Que faire quand un indicateur bouge
Un disque qui commence à réallouer des secteurs ne se répare pas. Les outils promettant de « réparer les secteurs défectueux » ne font que masquer le symptôme.
La marche à suivre est invariable : vérifier d’abord que les sauvegardes sont à jour, puis cloner le disque tant qu’il se lit encore correctement, et enfin le remplacer. Dans cet ordre. Un clonage effectué tôt prend une heure ; une récupération après panne prend plusieurs jours et ne garantit rien.
Anticiper plutôt que réparer
Sur les parcs que nous suivons, la surveillance SMART est vérifiée à chaque intervention et automatisée sur les équipements qui le permettent. Cela ne coûte rien et transforme une panne subie, avec arrêt d’activité, en un remplacement planifié un mardi matin.
Si vous ne savez pas dans quel état sont vos disques, c’est la première chose à regarder. Le journal existe déjà, il attend qu’on l’ouvre.